Les sciences fondamentales intéressent-elles vraiment la France de 2021 ?

  Il est bien évidemment présomptueux de se faire, seul, une idée globale de ce que pensent mes concitoyens. Mais s’interroger sur un sujet récurrent n’est pas non plus interdit : « Les Français s’intéressent-ils vraiment aux sciences lorsqu’elles ne sont pas politiques, sociales et de l’ordre du psychologique ? »

 


Le site cosmoquant.fr n‘a pas dix-huit ans cette année mais il poursuit une lignée de tentatives éditoriales commencées il y a dix-huit ans. A force de capitaliser l’expérience, il a acquis une forme de maturité. 

Pour cette raison, et avec de nombreux autres supports médiatiques, il s’interroge depuis plusieurs années sur l’intérêt que portent réellement les Français à la science et sur la nécessité de poursuivre un travail de diffusion du savoir en direction du public. Le doute l’envahit de plus en plus... au risque de lui faire lentement préférer la sphère anglo-saxonne, apparemment plus réceptive aux disciplines fondamentales.

 

Un congrés pour en discuter

L’Université de Lorraine, comme en 2020 et pour la dixième année, tient à Metz entre les 16 et 19 novembre 2021 un congrès [01] au cours duquel conférenciers(ères) et auditeurs (auditrices) devraient pouvoir échanger inquiétudes, réflexions et perspectives d’avenir.

 

La suspicion vis-à-vis des sciences n’est pas récente … et elle persiste.

Nombre d’avancées technologiques aujourd’hui bien acceptées ont débuté leur existence française dans le rejet ou la polémique. Faut-il par exemple rappeler le récit de Victor Hugo sur le train (évidemment à vapeur à cette époque) ? Faut-il se remémorer le feu vert timide en faveur du développement de l’informatique en France donné du bout des lèvres en 1982 par M. Jospin alors que les premières machines américaines dataient de 1945 ? Et que dire encore des difficultés rencontrées en 2019-2021 par les institutions médicales, sanitaires, scientifiques et gouvernementales à convaincre des populations réticentes à se faire vacciner contre les effets dévastateurs des coronavirus ?

D’après le rapport publié en 2018 par l’Institut Gallup [02], les Français se distinguent d’autres populations mondiales dans le sens qu’ils sont ceux émettant le plus de réserve sur les avantages apportés par les sciences. Pour résumer : ils acceptent les sciences aussi longtemps qu’elles ne mettent ni leur emploi, ni leur liberté en péril.

Un an plus tard, un article paru dans [03] confirme le scepticisme élevé des Français vis-à-vis des sciences.

 

Pourquoi cette réticence ?

Apparemment, ce ne sont pas tant les sciences fondamentales qui inquiètent mais les utilisations réelles ou présupposées qui en sont faites ainsi que les manières dont elles sont mises à disposition du public.

Les descendants de Descartes ont retenu de ce célèbre ancêtre le doute et le discours sur la méthode. Mais ils peinent apparemment à se souvenir des bases de la dioptrie et des règles de l’optique que ses travaux ont permis de mettre à jour, surtout s’ils apprennent au passage qu’un grand groupe capitalistique -fût-il français ?- a mis la main sur le marché du verre et des lunettes. Il leur semble impossible de faire rimer économie avec progrès et ils ne peuvent se départir de débats idéologiques avant de valider ou non une expérience novatrice qui pourtant porteraient avec elle des promesses de bénéfices pour tous.

 

Un doute à notre honneur mais qui nous prive parfois de bonnes oportunités.

Si je reconnais bien là le fameux « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » et si je constate qu’il hante encore nos esprits... ce qui est tout à notre honneur, je pense également qu’un esprit critique hyper-dimensionné empêche de voir que :

-        Ce que nous craignons de faire aujourd’hui ou ce que nous mettons trop de temps à mettre en place, les autres le feront finalement… et du coup avant nous ;

-        Si certains pionniers n’avaient pas exploré les territoires inconnus, nous en serions encore à soigner les maladies par des incantations magiques, à ne pas savoir allumer et maitriser le feu des centrales ou des fonderies, à ne pas être capable de construire des barrages pour domestiquer nos rivières et produire une électricité propre, etc. ;

-        Les progrès techniques forcent certes à abandonner des us et coutumes obsolètes et parfois dangereuses pour la santé humaine, détruisant ainsi des emplois, mais ils en créent de nouveaux en ouvrent des horizons et en permettant de soigner des maladies autrefois incurables.

 

Les experts ne communiquent pas assez et pas assez clairement.

Les sciences fondamentales ne dérangent pas vraiment parce qu’elles sont incompréhensibles et pratiquées par très peu. Une partie des Français voient leurs experts comme on juge le fou du roi : une bande de dingues sympathiques perdus dans leurs laboratoires, des professeurs Tournesol comme dans un Tintin et Milou. Une minorité autrefois glorieuse de gens qui seront peut-être un jour utiles (qui sais ?) mais à ne surtout pas déranger. Car on ne comprend finalement pas grand-chose à ce qu’ils font et il est bien rare qu’ils prennent le temps de nous l’expliquer. Les choses sérieuses et compréhensibles au quotidien se passent ailleurs.

 

Les dégâts de l'obscurantisme.

Sans doute mal informée, peu informée ou volontairement désinformée par des forces simplistes et obscurantistes, une partie de la population d’un pays qui -croyant bien faire mais craignant que le ciel lui tombe sur la tête depuis la nuit des temps- a inscrit le principe de précaution dans sa constitution, voudrait faire des omelettes sans casser d’œufs.

Autant vouloir faire du beurre sans le lait, ni la vache et en n’utilisant bien entendu -écologie oblige- aucun procédé chimique de synthèse artificiel ! Rêve d’enfant naïf, mission impossible, et contradictions profondes dues à l’ignorance des réalités animales, botaniques et physiques.

 

La difficile transmission des savoirs.

Comment faire passer le savoir aux jeunes générations et à la population active en général ? C’est là le nœud à dénouer pour faire progresser la cause des sciences. Car pour le moment en France, le degré de scepticisme moyen pousse à croire (j’espère à tort) que l’enseignement distillé patiemment par les enseignants de l’école primaire jusqu’au baccalauréat ne contient pas assez de cours de logique et ne parvient toujours pas à imprégner les cerveaux des nouvelles générations du bien-fondé et de la nécessité de la pensée rationnelle matérialiste.

Il ne suffit pas d’apprendre par cœur des montagnes de données -au demeurant désormais accessibles sans grand effort sur Internet- pour avoir une tête bien faite. Il convient aussi de faire l’apprentissage des outils de la pensée et de s’en servir ensuite… par soi-même de façon à apporter une plus-value à sa communauté et à la communauté scientifique en général.

Il semble bien que la population -prise abusivement comme un tout homogène, ce qu’elle n’est évidemment pas :

-        Soit, (rêvons) ait atteint un niveau de confort matériel tel qu’elle ne voit plus trop pourquoi elle devrait continuer à s’essouffler dans l’acquisition de progrès scientifiques et technologiques marginaux relevant du gadget, de la futilité, de la mode et de l’inutile ;

-        Soit, est en réalité fort mal organisée, a mal géré la répartition équitable des avantages accompagnant les progrès techniques et donne l’impression à un nombre croissant de ses membres que la défense du progrès est un contrat de dupe ne profitant une fois de plus qu’à une minorité privilégiée dont elle voit, comble de l’absurde, les agissements stupides répétés à l’envi au travers d’émissions télévisées stupides.

 

Et pourtant la misère humaine persiste.

Pourtant, pendant ce temps-là, des millions d’êtres humains aimeraient un emploi fixe et durable (entre six et sept millions de personnes ne sont pas employées à plein temps dans notre pays -toutes catégories confondues), aimeraient bien que les richesses naturelles du pays soient mieux exploitées ; aimeraient des services et des denrées de première nécessité à des prix abordables ; aimeraient que les prélèvements fiscaux et sociaux pour lesquels -du propre dire de nos administrations- nous détenons un record mondial permettent que les ordures soient ramassées dans les quartiers, les pharmacies régulièrement approvisionnées …

… bref, ils aimeraient que les progrès réalisés au niveau des connaissances politiques, sociales et psychologiques ne soient pas que des béquilles pour cacher la misère matérielle, intellectuelle et morale grandissante ; qu’elles laissent aussi de la place aux avancées matérialistes primaires (la nourriture), essentielles (l’électricité, le chauffage) et vitales (la santé) permettant d’atteindre un niveau de confort décent.


Moins de psychologie, d'assistanat et de politique ; plus de science et d'économie.

Pour faire court et simple, ils aimeraient que la tête pensante du sphynx servent à gagner quelques degrés de civilisation en repoussant encore un peu plus le singe et l’animal qui dorment dangereusement au plus profond de chacun de nous.

 

© Thierry PERIAT, le 12 octobre 2021.

Bibliographie :

[01] http://science-and-you.com (site malheureusement non sécurisé) donnant un aperçu du programme des conférences.

[02] How does the world feel about science and health, Welcome Global Monitor, Gallup Institute, 2018.

[03] Les Français détestent-ils la science ? Les Echos en ligne le 12 juillet 2019.

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